Vers notre autonomie , contre la société industrielle
UNE HISTOIRE DE L'INVENTION DE LA PROPRIETE PRIVEE par ITZIAR MADINA.
Vers notre autonomie pratique, en marge et contre la société industrielle
Regarder vers notre passé récent ou plus lointain afin d'analyser et de vivre notre présent de
la façon la plus libre, la plus "réappropriée" possible, voilà l'intention du texte qui suit.
Pour ce faire, et en ne remontant que récemment dans le temps, considérons la perte des
éléments qui constituaient l'autonomie des sociétés pré-industrielles, notamment la perte de
la propriété collective et de la culture communautaire en Europe et plus concrètement au
Pays Basque Nord et Sud. Nous verrons ce que supposait ce mode d'organisation sociale et
les assauts idéologiques et de propagande qu'il a subie avant sa disparition. Finalement, nous
essaierons de voir ce qu'il nous reste d'autonomie et de collectif dans la société de pointe de
plus en plus privatisée dans laquelle nous nous trouvons. Et, pourquoi pas, nous dessinerons
entre tous et toutes le projet de notre autonomie pratique, en marge et contre cette société
industrielle qui nous asservit et nous traite en esclaves.
Propriété collective et culture communautaire
1- Des origines immémoriales :
"En séparant massivement les communautés de leur tissu productif traditionnel et en
réduisant la plupart des sujets à de simples consommateurs, la vie collective et la production
matérielle ne sont plus vues de manière unitaire mais au contraire s'opposent. Ainsi, toute la
trame d'intimité entre culture humaine et Nature qui par le passé garantissait une certaine
stabilité tombe à l'eau"1 . A la recherche de cette "harmonie" communautaire en Pays Basque,
au chapitre de la Basse Navarre, la Grande Encyclopédie Basque nous fait remonter jusqu'au
Moyen Age et nous signale ce qui suit : "en général la communauté sociale occupe une petite
région naturelle, relativement autosuffisante, au sein de laquelle la vie en commun et
l'organisation solidaire sont immémoriales".
Harmonie malheureusement mise à mal dès le IXème siècle par la guerre : suite aux
invasions barbares qui suivent la voie de communication Bordeaux-Astorga, celles des
arabes et puis celles des normands, émergent des lignées de "buruzagi" ou chefs militaires
qui, avec le développement de l'église et de la hiérarchie catholique, construiront la société
féodale. Peu à peu, en échange de protection militaire, les communautés paysannes de la
Basse Navarre tombent sous la tutelle des seigneurs féodaux locaux, fonctionnaires des Ducs
aquitains ou des rois de Navarre. Néanmoins, ces communautés conservent certains
privilèges face aux seigneurs. Les principaux d'entre eux se retrouvent dans les Fors, charte
des concessions attribuées par le pouvoir seigneurial ou royal. Les communautés paysannes
ne sont pas exemptes de redevances au seigneur ou à l'église, mais on constate que la
persévérance n'est pas ce qui caractérise ces paiements. Ainsi peut-on lire qu'il n'y a constat
d'aucun règlement de la part des habitants d'Ossès censés payer au Roi le tiers de la valeur du
bois sec qu'ils ramassaient en forêt. Omettant telle redevance, l'usage et le temps leur font
considérer les terres de la vallée comme communales, et en 1418 la communauté d'Ossès
porte plainte contre le Roi. La sentence du procès est la suivante : la propriété des terres et
des bois est royale, mais l'usage est autorisé gratuitement aux habitants de la vallée 2 .
Prototype de l'autonomie locale face au pouvoir seigneurial : le Baztan. Son Université ou
Assemblée de pouvoir locale qualifie d'indivisibles et par usage, communautaires, les terres
de la vallée, à la seule exception de la maison, et de certaines petites étendues de terre vouées
au maintien des boeufs de chaque maison. De nos jours, il n'existe pas plus de 20 % de
terrains privés au Baztan (même si cela n’oppose aucun frein au phénomène moderne
d'urbanisme et à la multiplication des résidences secondaires). En Soule également, il y a àഊ2
peine quelques années, la commune de Larrau a reçu en indivis la propriété des pacages de
Betzula. Betzula, lieu de transhumance pastorale a une longue histoire : au XIXème siècle,
après avoir été sous tutelle du Monastère de Leire, l'état espagnol "désamortisse" c'est à dire
privatise et met en vente, les terres de l'église et de l'état. Suite à la Révolution française et
comme le reste des terres communales, Betzula passe entre les mains du Syndicat de Soule et
finalement le Tribunal Administratif de Pau en concède la propriété en indivis à la commune
de Larrau. On peut espérer comme le dit Txomin Peilien, écrivain et chercheur basque dans
son article dédié à ce sujet dans la revue Lankidetzan n°20, que la commune de Larrau saura
en faire le meilleur usage commun afin de perpétuer la vie de terrains communaux datant
probablement du début du pastoralisme.
2- Distinction des terres selon son utilisation :
De façon générale, en fonction de l'utilisation et de la jouissance qu'elles entraînent 3 , on peut
distinguer trois types de terres. Ces distinctions ne sont pas spécifiques au Pays Basque
puisqu'on retrouve des similitudes dans d'autres zones rurales de l'Europe occidentale.
a- Les terrains labourés, cultivés ou fruitiers à utilisation privée. Pour occuper un terrain non
utilisé il suffisait de marquer ses quatre extrémités et ce faisant, on acquérait le droit
d'utilisation indéfini dans le temps- Deux restrictions à cette utilisation : passé le délai d'un
an sans utiliser ce morceau de terre, le droit de jouissance était révolu et n'importe quel autre
voisin pouvait se l’approprier. De plus, existait l’obligation de ne jamais clôturer le lopin afin
qu'une fois la récolte faite le bétail puisse y paître à son aise.
Finalement les droits acquis par l'usage sur un terrain pouvaient être vendus à d'autres voisins
à condition de ne vendre que l'édifice construit ou les travaux réalisés dessus, en aucun cas la
propriété ni ses terres.
b- Les terrains se trouvant aux alentours des bordes, bergeries ou autres refuges du bétail. Si
la borde appartenait au berger qui l'avait construite, le pâturage adjacent, par contre, pouvait
être utilisé par les bêtes de n'importe quel autre voisin. Même l'utilisation privée de la borde
est relative puisqu’il était interdit formellement de fermer à clé la borde se trouvant sur le
terrain communal et d'empêcher le troupeau du voisin d'utiliser les prés autour à moins que
l'utilisateur de la borde n'y ait du blé, du mil, des pommes ou des châtaignes. Cet avant-dernier
élément est particulièrement intéressant, lorsque l'on voit par exemple sur le flanc de
la montagne Urkiaga (terrain communal) une infinité d'abris pour chasseurs devenus de
véritables petites maisons de montagne tout confort, certaines disposant même de la
télévision, à 1000 mètres d'altitude, entourées d'une forêt millénaire de hêtres ; chalets tenus
sous bonne garde et fermés à grands tours de clé dans les cadenas.
c- Finalement, les terrains les plus hauts placés en altitude. A signaler les pâturages, mais
aussi les forêts dans lesquelles le bétail valorisait les châtaignes, les glands ou la graine du
hêtre. Autour de ces terres s'organise en général la transhumance. Dans certaines régions
c'est un seul berger ou un groupe d'entre eux qui s'occupe du bétail réuni, dans d'autres, c'est
chaque berger qui est responsable de son propre troupeau. Ces terrains sont strictement
communaux et il est absolument interdit de les utiliser à but personnel.
La jouissance de ce communal dépend de la région, du village ou de la vallée dans laquelle
on habite.
3- Les traits principaux de la culture communautaire :
Si l'on en croit le penseur et géographe anarchiste Pierre Kropotkine, la tendance naturelle et
la voie de la prospérité la meilleure pour une communauté humaine sont basées sur
l'entraide. Au Pays Basque et certainement dans bien d'autres endroits, des exemples ontഊ3
perduré jusqu'à il y a peu de temps, il en reste même des traces ici et là, mais la culture
communautaire jusqu'alors si forte et si omniprésente a subi un coup dur depuis l'avènement
de l'industrie et un mode de vie dominé par l'individualisme. La base communautaire en Pays
Basque étant la maison, de là découle l'entraide par le voisinage. Le seul voisinage "oblige"
les habitants à une assistance mutuelle dans des cas concrets et même à des aides spécifiques
sur des travaux particuliers. Par exemple lors de la récolte de céréales, de fougères, d'ajoncs
ou autres, le travail se réalise entre les voisins, d'abord chez l'un puis chez l'autre et ainsi de
suite. De même "artoxuriketa", l'action de défeuiller le maïs récolté, se fait par le biais de
l'entraide. Tous les soirs jusqu'à finir le travail dans les maisons voisines, les habitants se
rassemblent autour du tas de maïs. A minuit, la maison aidée offre à ses voisins du pain, du
fromage, du vin, et du café. Parfois, on danse et on chante.
Qui n'a pas entendu parler du sacrifice du cochon : "urde-hiltzea". Lorsque l'on tue le porc
dans une maison, on offre aux voisins des boudins, des saucisses, du gras etc... et à son tour,
lorsque le voisin tue la bête, la première maison est récompensée... L'assistance mutuelle
intervient en cas d'accidents, par exemple lorsqu'une maison prend feu ou voit sa toiture
détruite. Les voisins proches ou lointains se réunissent et apportent vêtements, matériel de
construction, nourriture ou argent. "A Yurre, celui qui se trouve dans tel état parcourt les
maisons des voisins, propriétaires de forêt, afin de leur demander du bois accompagné par un
homme qui porte une outre de vin du pain et de la morue et il donne à manger et à boire à
tous ceux à qui il a demandé un arbre, finalement ils partent ensemble marquer l'arbre qu'ils
lui cèdent"4 . Jamais on ne laisse sans secours un voisin, même s'il s'agit d'un ennemi juré.
Cette assistance inclue l'aide aux veufs/veuves, orphelin/es, aux vieilles personnes restées
seules... etc. Principalement, les voisins aidaient (et aident encore) aux travaux de la ferme,
de façon gratuite naturellement, récompensés par un repas. "Lorsqu'un habitant du village
décidait de vivre comme berger, il était aidé solidairement par tous les autres bergers. Le
jeune intéressé les invitait à un repas (axuri bazkaria) ou à un dîner et ceux-ci lui répondaient
avec une agnelle chacun. Cet apport de grande valeur constituait la base du futur troupeau"5 .
Voilà comment sans besoin de débourser une fortune, et sans aide de l'Etat ou de la
Communauté européenne on abordait sa vie autonome de berger, il n'y a pas si longtemps.
Ce système servait également à aider un berger ayant perdu son troupeau suite à la maladie.
Ses collègues lui offraient toujours une jeune brebis, et il les récompensait d'un repas ou d’un
goûter. Il était de coutume aussi, lorsqu'une bête mourait, que le vétérinaire la déclarait apte à
la consommation humaine, de la vendre en parts aux voisins afin de diminuer la perte
économique de la maison touchée. De la même façon on rationalisait la consommation de
viande et réduisait le gaspillage à une époque où la conservation de la viande (surtout celle
de porc) était compliquée.
"Gaurzuri, bihareni" : "aujourd'hui c'est à toi, demain à moi". Voici une autre forme
d'entraide, appelée "ordea" ou "truke-lana". C'est un système de réciprocité par lequel dans
une situation concrète et passagère, la maison en manque de bras pour travailler, se trouve
naturellement aidée. Mais cette aide peut également être matérielle, pour demander au voisin
du pain, un sac de grain pour les animaux... etc.
A souligner que si cette organisation perdurait, les assurances feraient faillite, le Crédit
Agricole n'existerait pas et la PAC serait un doux rêve de technocrate agricole.
Le travail communautaire, en basque, "auzolana". Il est obligatoire. Chaque maison est
obligée d'envoyer un de ses hommes âgé de 18 à 65 ans prendre part aux travaux de la
communauté. Cette communauté étant organisée au niveau du hameau, quartier ou groupe de
maisons. Seules les personnes trop vieilles, les veufs/ves ou les handicapées sont exclues deഊ4
cette obligation. Si dans une maison la personne devant prendre part au travail communal est
dans l'impossibilité de s'y rendre (maladie, départ...), elle doit la faire remplacer par
quelqu'un ou faire parvenir à l'auzolan du pain et du vin. Parfois, on lui imposait un paiement
avec lequel on réglait le vin pour le repas de fin d'auzolan ou le repas de fin d'année.
Quels étaient les travaux qui se réalisaient en commun? Les réparations des voiries, chemins
d'abord, routes goudronnées ensuite, les croisements de chemin, les chemins communaux, les
bâtiments communaux du type écoles, église, lavoirs, tuileries, caves, moulins, canaux
d'eau... etc. Egalement les abreuvoirs pour les bêtes, les puits, les sources ou les ponts. Les
bergers agissaient de la même façon en montagne pour construire ou réparer leurs bordes.
Le déclin historique des propriétés collectives en Europe occidentale de 1750 jusqu'à
nos jours.
1- Les voies de la condamnation
A la suite des "enclosures", processus de cloturation des étendues herbacées et cultivées en
Angleterre au milieu (déjà!) du XVIème siècle, c'est à partir du milieu du XVIIIème que
prend racine en France comme dans toute l'Europe occidentale un courant de condamnation
politique et économique des usages collectifs.
Condamnation politique : les communaux sont des territoires qui représentent "une frontière
intérieure à conquérir pour faire progresser la civilisation"6 disent les voix illuminées du
progrès au XVIIlème siècle. On peut souligner les termes suivants : "frontière", qui signifie
obstacle, entrave, on peut se demander à qui et à quoi ? Bien évidemment à la propriété
privée et à la logique libérale du profit capitaliste individuel qui commençait ; "conquête",
qui tient du lexique belliqueux et considère donc la propriété collective comme un adversaire
à vaincre, dominer et soumettre ; finalement, les mots "progrès" et "civilisation", on assiste
clairement à une croisade idéologique qui à terme détruira les biens collectifs mais également
et surtout les modes de vie communautaires et égalitaires basés sur des systèmes ancestraux
de représentation politique horizontale. En Pays Basque Nord "Berrogain" et "Biltzar", en
Pays Basque Sud "Batzarra".
L'argumentation économique est simple : en Angleterre les "enclosures" et les grandes
fermes ont donné naissance à une agriculture plus productive, qui repose sur un usage plus
intensif du capital que l'agriculture communautaire dont le but principal est de satisfaire son
autosuffisance. Les défenseurs du modèle anglais soulignent l'intérêt de l'augmentation de
nourriture disponible par habitant. Dévouement pour ces "incivilisés" d'agriculteurs guettés
par la faim ? C'est méconnaître la pensée économique pour qui l'augmentation de la
productivité agricole par l'amélioration de la nourriture des campagnes entraînera une
croissance démographique dont l'excédent servira en tant que main d’oeuvre dans les
manufactures. Si c'est pas rationnel tout ça !
Provenant d'Angleterre, toute une série de textes et de théories s'étend sur l'Europe
occidentale atteignant et imprégnant les sphères pensantes et politiques. Autour des années
1750-1770 commencent à apparaître les premières atteintes aux usages collectifs. Les
physiocrates représentent alors un courant de la pensée libérale. D’après un de ses
théoriciens, Pierre de Boisguilbert, l'agriculture a "une place centrale dans le circuit
économique parce qu'elle fournissait les revenus de la terre et les biens transformés par
l'industrie"7 . Peu à peu les deux courants coïncident et se fondent pour condamner
unanimement les usages communautaires : "les terres collectives livrées au pâturage collectif
donnent une production physique et financière insuffisante, de plus elles sont exclues du
marché foncier et des droits de mutation ; enfin étroitement associées aux autres droitsഊ5
collectifs, elles sont une restriction au libre jeu des initiatives individuelles". Aussi, dans
toute l'Europe occidentale, les écrits des agronomes, relayés même par ceux des médecins et
des hygiénistes, condamnent ces terres toujours décrites comme humides et mal entretenues.
La Maillardière dépeint dans son ouvrage de 1782 les "funestes effets des landages ou
marais, vagues et communs, pour la santé des hommes ou des animaux"8 .
2- La Monarchie et le Libéralisme contre les usages collectifs
Opposé au pouvoir royal absolu et à l'Ancien Régime, courant profond du XVlIIème siècle
dont nous connaissons encore l’héritage politique et économique, le Libéralisme défend sur
le plan politique les droits de l'individu à l'intérieur de la société, face à l'Etat dont selon lui
les pouvoirs doivent être limités. Dans le domaine économique, il est partisan de la libre
entreprise et de ta concurrence. Il n'admet l'intervention de l'Etat que dans le but de corriger
les abus "des lois du marché", lui conférant ainsi un rôle de médiation tout à fait limitée.
Comme on a t'a vu auparavant, le Libéralisme considère les droits collectifs comme un
obstacle à faire disparaître.
De son côté, l'absolutisme royaliste a tendance, par peur du pouvoir seigneurial, à flatter la
volonté populaire de maintenir les propriétés collectives. Par exemple en France,
l'administration royale trouve une sorte de compromis : le partage de la jouissance des
terrains communaux. "La communauté des habitants conserverait la propriété des terres qui
seraient partagées en lots égaux, un lot pour chaque ménage habitant le village"9 .
Néanmoins, "les édits déchaînent des conflits en suscitant des intérêts contradictoires : ceux
des nobles attirés par le triage, ceux des petits paysans attirés par un lopin de terre mais qui
supportent de plus en plus mal ces droits féodaux, tout particulièrement le triage; et les
propriétaires aisés se sentent lésés lorsqu'ils obtiennent une portion ordinaire alors qu'ils
paient plus d'impôt et sont les principaux utilisateurs du communal"10 .
Mais on voit que Libéralisme et Absolutisme se retrouvent et font cause commune contre
l’autonomie communale qui les dérange autant l’un que l’autre. Ainsi, en 1787
l'administration royale remplace les assemblées populaires communales qu'il juge trop
revendicatives par les conseils des élus des habitants de ces communes, ces derniers étant
composés du maire et de trois à six membres du Syndicat élus parmi les paysans les plus
accommodés. Deux ans plus tard, le 14 décembre 1789, la Révolution continue le labeur de
la monarchie en ratifiant sa loi de 1787 11 . En 1792 interviennent les juristes de la période
révolutionnaire qui considèrent la propriété collective comme une "monstruosité",
n'acceptant légalement que la propriété privée et celle de l'Etat. S'enclenche alors un bras de
fer entre l'insurrection populaire révolutionnaire de Paris, relayée par les paysans en province
d'une part et le gouvernement de la Convention d'autre part, ce dernier exigeant le partage
des communaux. Finalement le 11 juin 1793 les Jacobins votent une loi qui exige le retour
des propriétés collectives entre les mains des communes, celles-ci ayant la possibilité de
choisir le partage ou non des terrains et, en cas de partage, à le réaliser de façon égalitaire
entre tous les habitants, pauvres ou riches. Puis, en 1794, l'Etat confisque carrément les
communaux afin de financer les prêts qu'il a engagés, en vend une partie et de nouveau
quelques années plus tard, il les rend, se les réappropriant une dernière fois en 1813 et
rendant ce qu'il en reste aux communes en 1816. En Pays Basque Nord, 1836 voit la
naissance des Commissions Syndicales de vallée : Cize, Mixe, Ostabarret, Baigorri, et Soule
principalement, commissions qui se substituent alors aux lois immémoriales qui régissaient
et assuraient l'autogestion des vallées avant 1790 12 . En Pays Basque Sud, le phénomène de
dépossession collective s'appelle "désamortissement". D'après Inaki Iriarte Goni, le
désamortissement "est l'un des instruments les plus significatifs de la réforme agraireഊ6
libérale. Elle attaquait les biens publics (communaux et de l'Etat) et ecclésiastiques". Le
troisième grand bloc de désamortissement des propriétés étant selon lui, celui des terrains
seigneuriaux, qui prie des voies différentes 13 . L'auteur dit encore : "le second objectif fixé par
les gouvernements, est de susciter, par la vente des terres, le surgissement dans le pays d'un
groupe de propriétaires qui dorénavant et afin de consolider leurs propriétés acquises se
convertiraient en défenseurs inconditionnels du nouvel état libéral"14 .
3/- Réactions du peuple face aux attaques contre les proriétés collectives (XVIII-XXème
siècle)
Au Pays Basque Sud, la première réaction est anti-libérale et de soutien à l'Ancien Régime.
On arrive même à prendre part à l'insurrection armée des Carlistes, partidaires du Roi Carlos
XXX, contre la Reine Isabel, soutenue par les libéraux. Histoires de trône et de descendance,
dans laquelle se trouvent dans un premier temps des soldats basques, afin de défendre leurs
Fors, c'est à dire tous leurs privilèges historiques et, entre autres, la propriété des terrains
collectifs. Au Pays Basque Nord on assiste également à une certaine sauce politique,
orchestrée par les représentants du Parlement de Pau face au gouvernement central. Dans la
Grande Encyclopédie du Pays Basque 15 on peut lire : "II est curieux de constater comment,
dans la bouche des bas-navarrais illustres, les réclamations traditionnelles s'habillent de
langage rousseauiste : Ce que des hommes peu instruits désignent sous le nom vulgaire de
coutumes est le titre le plus authentique des droits de ce pays. C'est le renouvellement de son
contrat social originaire avec les stipulations également obligatoires de la nation assemblée
d'une part, du prince de l'autre...". Ce discours date de 1787-1788. La Grande Encyclopédie
du Pays Basque souligne également que la Basse Navarre a grand espoir que la Révolution
de 1789 la ramène à la jouissance de ses droits ancestraux, et plus précisément à sa situation
d'autonomie, antérieure à 1620 : rétablissement des organes de pouvoir locaux, de la faculté
de produire sa propre monnaie, substitution de l’écusson français par les chaînes de
Navarre... etc. Puisque rappelons-le, la Navarre était un Royaume qui, bien que rattaché au
Royaume français, possédait ses propres Etats Généraux. Un vent de patriotisme souffle
alors parmi les députés des Etats Généraux. L'un d'entre eux s'exprime en ces termes en juin
1789 à la populace agacée qui bat le pavé à Saint Palais : "Je vous propose de réparer toutes
les atteintes, tous les coups qu'ont reçus votre Constitution et vos droits depuis la mort du
bon Henri. Vous n'avez besoin que de vous-mêmes pour reprendre en main le pouvoir
législatif. Rédigez le cahier le plus complet possible de vos doléances ; je parle aux
navarrais, un peuple qui a conservé tous ses titres et qui n'a rien perdu de son énergie. Il ne
faut pas craindre que l'on vous accuse de sédition car la seule chose que vous ferez sera de
réclamer l'accomplissement des Fors : les Fors sont les titres communs aux Rois comme à la
nation'' 16 . Le 15 janvier 1790 la France est répartie en 83 départements. La Basse Navarre
n'en constitue pas même un seul. Au contraire, elle est englobée dans les Basses Pyrénées
avec ses soeurs labourdines et souletines ainsi qu'avec le Béarn, l'autre soeur un peu moins
aimée des Pyrénées.
"Sauce politique" disions-nous antérieurement : les notables basques (dans ce cas les bas-navarrais)
revendiquent publiquement les notions populaires des "hommes peu instruits"
visant par là même la meilleure mise en place d'un système de représentation politique non
dépendant de Paris et dans lequel ils trouveraient libre voie à leurs ambitions politiques et
sociales. Toute ressemblance avec une autre volonté plus récente de faire apparaître une
institution locale en Pays Basque n'est que pure coïncidence, n'est-ce pas ?
On a vu que la Révolution française supprime l'autogestion des vallées, faisant disparaître laഊ7
jouissance des propriétés collectives, puis la Restauration s'empare un temps de ces
propriétés, en 1827 les communautés paysannes se voient interdire de droit de jouissance des
forêts communales et en 1836 apparaissent les Syndicats de vallée. La révolte gronde. Elle
jaillit suite aux élections de 1848. Les villages et vallées d'Armendaritz, d'Oztibarre et
d'Amikuze prennent les armes. Le gouvernement transige à deux doigts de faire intervenir
l'armée. Les communautés paysannes doivent se contenter d'une cinquième partie des forêts
communales que le gouvernement voulut bien leur rendre 17 . Au XXème siècle, au Pays
Basque Sud, et tout particulièrement dans la partie méridionale de la Navarre, le problème de
la libéralisation des propriétés communales et des privatisations qui en résultent débouchera
parfois en affrontements armés entre paysans et forces de l'ordre. On sait que la question de
la propriété communale sera un enjeu fort de la guerre civile espagnole et de la révolution
sociale entreprise par les secteurs libertaires. En Navarre, avant la rébellion armée des
troupes de Franco qui en peu de jours fusillèrent et firent disparaître les paysans socialistes,
communistes et anarchistes, trois couches sociales agraires s'opposent. Les travailleurs
journaliers qui ne possèdent aucune terre, les petits propriétaires-exploitants et les grands
propriétaires terriens 18 . A titre d'exemple, voici quelques faits ayant relation aux propriétés
communales et la tension sociale née de leur libéralisation : le 5 août puis le 2 octobre 1914,
autour de 80 personnes du village de Sesma boycottent une réunion de la mairie dans
laquelle on débattait des délimitations des terres. Le 13 décembre, un habitant d'Artajona est
frappé et expulsé de la salle de réunion des communaux loués ou "corralizas". Le 31 mai
1915, 44 habitants d'Andosilla labourent une corraliza sans permis, et le lendemain, 57
personnes renouvellent leur geste. Le 1 er juillet, labour de terres sans permission à Murillo el
Cuende. Les 26 et 28 novembre 1917 : 28 habitants de Salinas de Oro sont surpris par la
Garde Civile à labourer un terrain proche de la rivière. Les 16 et 17 octobre 1919, agitation à
Arguedas où les habitants réclamaient le labour du terrain communal. Le 26 janvier 1920, 33
habitants d'Arroniz sont surpris par la Garde Civile alors qu’ils labouraient un terrain vague
afin de le partager entre les voisins. Le 21 mai 1921, au village de Fices, ce sont 120 hommes
avec six brabants qui labourent une propriété collective proche de la rivière, relayés l'après-midi
par un demi-millier d'hommes et 100 femmes. Ils sont expulsés de force par la Garde
Civile. L'église est également prise pour cible et essuie des attentats à l'explosif à cause de
l'aide inconditionnelle qu'elle apporte aux grands propriétaires terriens.
Les siècles passent et l'usurpation continue...
Nous avons dressé en quelques chapitres un tableau succinct du processus d'usurpation des
propriétés et des usages collectifs au cours des quatre derniers siècles. A noter qu'il faut
éviter de mythifier la propriété collective : même si par endroits elle a su établir des modes
de fonctionnement qui ont pu évité les abus et la reproduction des inégalités, à d'autres
endroits et surtout à des moments historiques concrets elle s'est laissée aller à la dérive. Nous
l'avons vu, bien que certaines personnes l'aient défendue par les armes. De nos jours, le mode
d'emploi a changé, mais l'usurpation continue, plus vite encore que par le passé, et qui plus
est, elle s'étend à bien d'autres secteurs que la "simple" propriété et jouissance collectives de
terrains. De plus, le consensus est effarant. Car, que reste-t-il aujourd'hui de ce qui était un
mode de vie autonome, autosuffisant et solidaire ? Peut-on considérer que même si certains
phénomènes, comme l'entre aide ont survécu, l'agriculture du XXIème siècle offre un mode
de vie autonome qui n'a de comptes à rendre à personne qu'à ses propres énergies ?
Inutile de faire un dessin : à la campagne comme sur la côte, en Pays Basque, Béarn et en
bien d'autres endroits, l'usurpation et la privatisation de l'espace passent par le tourisme et sesഊ8
infrastructures, ainsi que par l'urbanisation boulimique. Près de la mer les terrains à vocation
agricole étant devenus des mines d'or, l'agriculture a disparu ou tend à le faire. De la côte
vers "l'intérieur", le cercle concentrique s'agrandit de jour en jour, le Labourd dans sa grande
majorité a déjà été dévoré, la Basse Navarre et la Soule suivent le même chemin. A noter
l'importance cruciale des voies de communication, routes, aéroports et autres dans la percée
de l'urbanisme. Une étude du Conseil des élus du Pays Basque parlait d’un phénomène
fondamental : "l'isochrone". Ce terme signifie la relation distance/temps entre le logement à
le lieu de travail. La majorité des constructions de maisons répondent à un isochrone de 30
minutes. Vive le travail et la voiture ! A mort hérissons, écureuils, chats... etc, et quelles
chieuses que ces brebis qui se traînent du pré à la grange juste quand on rentre du boulot... A
la montagne, ce sont les endroits de plus difficile d’accès qui sont colonisés par le ski, la
chasse, les pistes ou même les Parcs Nationaux. Puis, comme sur le reste du territoire, le
restant l'est par les résidences secondaires, les campings, les hôtels, les golfs... etc. La
privatisation, on l'a déjà laissé entendre, s'étend efficacement par le biais des infrastructures
de voirie, routes, autoroutes, TGV... etc, mais aussi de transport d'énergie ; gaz, éoliennes,
lignes de haute tension... etc. A la ville, la privatisation est omniprésente : le parking (dans la
rue ou souterrain), les espaces industriels ou commerciaux, ceux destinés à la construction...
etc. Quelle activité banale à réaliser en ville n’est-elle pas lucrative ? Même les nécessités
primaires telles que pisser ou chier sont passées à contribution : WC publics, petit café ou la
tête de mort du cafetier... au choix.
De façon générale, en ville comme à la campagne, l'habitat, l'eau, la nourriture, la culture, les
relations sociales ; si ces activités n'ont pas lieu dans un endroit qui veuille échapper à la
bête, style local occupé ou centre social, sont toutes soumises à paiement. Où est notre
autonomie dans ce contexte ? On est là à des années lumière de l'autosuffisance. Qui
n'accepte pas les règles du jeu est rejeté hors la loi. Mais même dans notre mode de vie
quotidien, qu'est-ce qui échappe à l'usurpation? Qu'est-ce qu'il nous reste qui soit vraiment
propre à nous, et nous donne force et joie de vivre ? Le salaire qui nous revient après des
jours et des jours de vie réduite, réglée et parfois de non-vie ? Tous les aspects matériels qui
découlent du travail : voiture, maison, passe-temps, sorties, vacances... etc ? Ils sont tous, on
l'a vu, sous l'emprise du marché et de l'argent.
Que signifie finalement l'autosuffisance, si ce n'est de répondre de façon autonome (ou le
plus possible) aux nécessités qui chez les bipèdes que nous sommes sont celles de l'habitat,
de la nourriture et de l'habit ? Dans le chapitre concernant la condamnation idéologique de
l'autonomie communautaire basée sur les propriétés collectives, on a appris que les
théoriciens comptaient sur la main d’oeuvre corvéable à souhait qui résulterait de l'exode
rural, une fois que les usages collectifs seraient abolis. Fin de l'autosuffisance, début de
l'exploitation. Aujourd'hui on peut dire que l'usurpation des propriétés collectives n’a été que
le premier pas d'un long chemin qui cherche à nous faire perdre toute autonomie. Au delà :
qui veut nous domestiquer et nous asservir. Si chacun/e d'entre nous dépend de
l'agroalimentaire pour manger, de la Lyonnaise des Eaux pour boire et se laver, et de Gaz ou
Electricité de France pour se chauffer et illuminer ses soirées, quelle marge d'action
autonome, libre et consciente nous reste-t-il ? Jusqu'à quel point pouvons-nous résister à la
hausse des prix ou à notre propre empoisonnement ? (empoisonnement par la nourriture, les
conséquences du mode de vie et de consommation sur l'environnement et notre corps... etc).
Il est donc urgent de nous "réapproprier", nous refaire maîtres et maîtresses de nos vies, au
quotidien, la proximité et le concret. La première des choses à faire est de tâcher d'entraver
l'élan moderne d'usurpation, par la contre-information, la contre-organisation... et tout autreഊmoyen dont chacun/e dispose. Ensuite, passer à l'action par la recherche pratique de la plus
grande autonomie personnelle et/ou collective. Ne pas les oublier, remettre à jour et acquérir
les outils et les connaissances qui faciliteront cette autonomie... et bien d'autres choses
encore.
Notes
1 Los Amigos de Ludd. Boiclin de infbrnmckm anti-industrial. ?4. Novembre 2002.
2 Susana Herreros Lopetegui. "Las tierras navarras de Ultrapuertos. (siglos XIl-XVl). p.283.
3 Alejandro Arizcun Cela. Economia y sociedad en un Valle pirenaico del Antiguo Regimcen. Baztan 1600-184l.
P52.
4 José Miguel Barandiaranek zuzendu Euskaldunak. Euskal Etnia. 3.zbkia. p.614.
5 José Miguel Barandiaranek zuzendu Euskaldunak. Euskal Etnia. 3.zbkia. p.614.
6 Marie Danielle Démélas et Nadine Vivier "Les propriétés colllectives face aux attaques libérales (1750-1914)
Europe Occidentale et Amérique Latine. Introduction de Nadine Vivier p. 17.
7 Idem p. 18.
8 Idem p.18.
9 Marie Danielle Demélas et Nadine Vivier « Les propriétés collectives face aux attaques libérales (1750-1414)
Europe Occidentale et Amérique Latine. Les Biens en France. Nadine Vivier. p.145
10 Idem p.146.
11 El apoyo mutuo. Pedro Kropotkine. p.231.
12 Gran Enciclopedia Vasca. p.451.
13 Inaki Iriarte Goñi. Bienes communales y capitalismo agrario en Navarra. P. 150.
14 Idem p.151.
15 Gran Enciclopedia del Pais Vasco. Baja Navarra. p. 584.
16 Idem p.587.
17 Gran Enciclopedia del Pais Vasco. Baja Navarra. p. 591.
18 Inaki Iriarle Goñi. Bienes comunales y capitalismo agrario en Navarra. p.415.
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